Algerie : Riadh El Feth

un joyau architectural terni et un pôle culturel assombri

vendredi 28 avril 2006.

Joyau architectural en verre et béton érigé sur les hauteurs boisées d’Alger par la compagnie canadienne Lavalin, il a été inauguré en février 1986 par le président Chadli Bendjedid sous le statut de Centre des arts Riadh El Feth (jardin de la félicité).

Ses missions, telles qu’énoncées sur la plaque constituant le revers de l’horloge dressée à l’entrée du centre, étaient tout à la fois culturelle, sociale et économique. Une bonne partie des locaux commerciaux qui y étaient aménagés étaient, en effet, réservés à des activités culturelles et les concessionnaires étaient tenus de respecter les cahiers des charges. Il y avait ainsi aux cotés des pizzerias, restaurants, cafés et autres magasins de lingerie, parfumerie ou lustrerie, des librairies, des galeries d’art, un théâtre pour enfants, des cinémas, une discothèque, des magasins d’artisanat, d’instruments de musique, de matériel et produits de peinture et des ateliers d’artisans. Les portraitistes avaient même élu domicile dans l’atrium. Arts, culture et commerce se côtoyaient et faisaient bon ménage.

Et tout le monde y trouvait son compte. Il y avait de la culture et tout ce qu’il fallait pour attirer du monde, pour socialiser la culture. Et il y avait du monde, du beau monde, disaient alors certains qui voyaient en ce centre un lieu élitiste. Mais, n’en déplaise à ces détracteurs, en ces temps-là, le Centre des arts Riadh El Feth vivait. Ce qu’on ne pouvait dire de lui six ans à peine plus tard. Le statut originel du centre est devenu, Ô combien, pompeux, prétentieux et démérité. Ce statut s’est d’ailleurs, au fil des années, trouvé amputé de la partie faisant référence aux arts.

Dans l’imaginaire déjà, de centre des arts, il devient centre commercial. Dans les faits, conjoncture économique oblige, le centre devient EPIC et prend le nom d’Office Riadh El Feth (OREF). Exit les arts. La « re-baptisation » est on ne peut plus justifiée. La culture s’est retranchée dans les quelques poches d’où on n’a pas pu la débusquer et n’est resté que le mercantile et cancéreux commerce. Aujourd’hui, ce n’est même plus d’amputation qu’il s’agit. C’est tout simplement une ablation qui a été opérée. Le centre n’a plus rien à voir avec ses missions originelles, ou si peu, grâce aux efforts de ceux parmi ses responsables qui essayent tant bien que mal, et, à leur corps défendant, plus mal que bien, de le maintenir à flot tandis que des investisseurs peu scrupuleux, des bailleurs de fonds et des aigrefins s’obstinent à le saborder.

A commencer par certains concessionnaires qui, pourtant, sont censés travailler à sa prospérité, car d’elle devait dépendre la leur. Paradoxalement, ces requins font sciemment tout le contraire. Ils scient la branche sur laquelle ils sont assis parce qu’ils ont un matelas financier qui amortirait leur chute. En fait, ce n’est pas la branche qui les intéresse, mais tout l’arbre qu’ils voudraient s’approprier. En l’élaguant un peu, ils ne feront que le déprécier pour le rendre plus facilement cessible, privatisable. Et, si rien n’est fait pour les arrêter (au sens propre du mot), ils ne sont pas loin de réussir leur œuvre de destruction. Il suffirait d’un petit tour et de laisser le regard faire son office pour se rendre compte de l’état pitoyable dans lequel on a précipité ce qui fut le joyau de la capitale, un centre des arts et de la culture.La porte d’entrée à peine franchie, les premiers signes de décrépitude vous sautent aux yeux. Le jet d’eau à l’entrée est à l’arrêt et la faïence tapissant les bassins en cascade est blanchie par les dépôts calcaires. Quelques carreaux sont ébréchés ou fissurés. Un peu plus loin, la fontaine en jet d’eau ne laisse même plus entendre le gargouillis d’une eau s’essoufflant dans les conduites. Comme toutes les autres par ailleurs.

Le constat sera le même là où le regard se tournera : les ascenseurs sont à l’arrêt, des néons sont grillés ou clignotent en attendant de rendre l’âme, les cendriers, s’ils ne sont pas arrachés, sont sales, comme les poubelles, et les bacs de terre aménagés un peu partout pour accueillir des parterres fleuris ont été transformés en cendriers géants...

Aucun niveau n’a échappé à cette déliquescence rampante qui a gangrené et attaqué même la nature. La forêt au sein de laquelle s’élève le centre commercial a triste figure. Pourtant, l’entreprise canadienne l’avait aménagée pour que les visiteurs bucoliques et les amoureux puissent s’y promener, s’y reposer ou s’y abriter sans détériorer la nature et les arbres. On a coupé juste ce qu’il fallait d’arbres pour faire serpenter des allées pédestres et carrossables. Tout le long de ces chemins forestiers et un peu partout dans les clairières aménagées dans la forêt étaient disposés des bancs fait de troncs d’arbres coupés. Tout a été créé et rien n’a été perdu. On a transformé la forêt pour créer le bois des Arcades où se noie, dans une parfaite harmonie avec l’environnement sylvestre, le béton du Village des artisans, du théâtre en plein air de 2 000 places et autres commerces.

En sillonnant les chemins du bois qui convergent vers le Village des artisans, la première chose qu’on remarque est l’absence de ces fameux bancs, seuls quelques vestiges épars ça et là témoignant encore de leur présence dans ces lieux il y a à peine une décade. Le bois résiste aux éléments et au temps mais pas à l’action destructrice de l’homme qui n’a épargné ni son œuvre ni celle de la nature. La forêt est à l’abandon et ne bénéficie d’aucun entretien. Le sous-bois est envahi par les herbes qui, sèches, constituent le combustible idéal pour un feu de forêt qui peut se déclarer à tout moment. On est même étonné que ça ne soit pas encore arrivé. D’autant plus que le bois est le rendez-vous d’un nombre incroyable de couples qui y cherchent refuge. De là à ce qu’un fumeur, trop occupé à conter fleurette, balance son mégot de cigarette dans le fourré, il n’y a pas loin. On peut aisément deviner le résultat d’un tel geste dans une forêt de résineux en plein Alger : une catastrophe, tant au plan environnemental qu’économique (on voudrait croire que les vies humaines seraient sauves) dont les conséquences sont difficilement imaginables. On ne peut imaginer qu’on puisse s’accommoder d’une telle situation qui s’apparente à faire valser un éléphant dans un magasin de porcelaine. A noter qu’il n’y a pas de caserne de pompiers sur le site à risque. Mais le feu n’est pas le seul danger ravageur qui menace. Le bois des Arcades fait face à un autre problème, réel et concret, aussi ravageur qu’insidieux : la chenille processionnaire qui tue petit à petit les arbres.

Quant au bâti, le Village des artisans, il vit la même situation que tout le centre. L’activité commerciale ne draine plus grand monde. Les visiteurs sont essentiellement des couples dont le premier objectif n’est pas de consommer, pas les produits commerciaux du moins. Pis, la situation s’est aggravée avec l’insécurité qui régnait dans ces bois renommés pour être le refuge des couples. Cette insécurité a chassé les quelques rares visiteurs qui s’aventuraient encore dans ces lieux. Cette « pollution » de l’environnement qui a fait fuir les hypothétiques clients a eu un impact des plus désastreux sur l’activité commerciale. Aussi les gérants des restaurants, pizzerias, salons de glaces et tous ces magasins d’artisans, n’avaient-ils d’autres choix que de faire baisser les charges pour ne pas baisser le rideau.

Or, qui dit baisse des charges, dit baisse de la qualité des prestations et dégradations du cadre d’accueil. Ce qui n’est pas fait pour encourager les citoyens à profiter du retour de la sécurité pour se réapproprier les lieux. En effet, même si par son unique présence il signifie la persistance de risques d’agressions, un 4X4 de la police fait des rondes dans tout le bois et, comme nous l’avons constaté, les policiers procèdent souvent à des contrôles d’identité, des fouilles et même des interpellations. Mais quand bien même elle serait complètement rétablie, la sécurité ne peut à elle seule constituer l’argument commercial qui ferait revivre ces lieux. Il appartient, en effet, à la direction de l’OREF comme à tous les concessionnaires de travailler de concert pour rendre à ce qui fut un centre où arts et commerce vivaient en harmonie son statut originel. Pourquoi ne le font-ils pas ? Qu’est-ce qui empêche l’OREF d’assumer pleinement la gestion et l’exploitation optimale du centre dont il a la charge ? Quels sont les problèmes, s’il en existe, qui entravent les actions, s’il en existe, de l’OREF ? Pour les réponses à ces questions et bien d’autres, on s’est adressé à la personne la plus habilitée à les donner, le directeur de l’OREF que nous avons touché pour un entretien. Son secrétariat nous a promis de transmettre la demande et de nous contacter. Il n’en fera rien. Le directeur n’ayant donné aucune suite à notre requête, nous nous sommes retrouvé obligé d’aller chercher les réponses ailleurs. Le hasard nous servira en mettant sur notre chemin un ancien responsable qui connaît par le détail le centre et ses problèmes.

« Les deux principaux problèmes du centre sont : la sécurité et les charges. Pour la sécurité, bien que le nombre d’agents de sécurité constitue pratiquement les deux tiers du personnel de l’OREF, il faut souligner que ces agents n’ont pas le droit d’être armés. Or, il faut savoir qu’à partir de onze heures, minuit, c’est un autre monde qui prend possession du centre. Il me suffit de vous rappeler qu’il existe, entre le centre et le bois des Arcades, près d’une quinzaine de bars, pianos-bars et discothèques pour vous illustrer le type d’individus auquel les agents de sécurité ont à faire. Il y a d’ailleurs un agent de sécurité qui s’est fait agressé et a été gravement blessé. Pour lutter contre cette insécurité, le centre s’est résolu à acheter, difficilement, deux chiens d’attaque, des bergers allemands. Depuis, le taux d’agression a baissé de près de 70%. Je vous laisse imaginer les résultats avec six autres chiens », dit ce responsable qui affirmera que l’OREF est tout à fait capable de sécuriser complètement les lieux si on lui en donne les moyens.

Quant aux problèmes des charges, ils sont essentiellement induits par les factures d’entretien et d’énergie et de consommables. 30 à 40 millions de dinars sont nécessaires pour la seule facture d’électricité. A préciser que l’éclairage, H24, du boulevard longeant le centre et du bois des Arcades sont à la charge de l’OREF qui n’a pas le droit d’éteindre les lumières. A cette facture vient s’ajouter celle du ramassage des ordures qui s’élève à 400 000 dinars que l’OREF doit chaque mois payer à Netcom car la commune refuse de s’en charger bien que le centre qui, avec ses 44 hectares, représente les deux tiers du territoire de la commune, paye rubis sur l’ongle ses impôts. L’OREF doit aussi débourser mensuellement 350 000 dinars pour la dératisation.

Concernant l’entretien, le responsable nous citera pêle-mêle les factures des néons spéciaux, des lampes surpuissantes, de l’huile des moteurs des ascenseurs et des climatiseurs. Il précisera que tous ces consommables doivent être achetés à l’étranger, donc payés en devises, car les machines sont toutes de fabrication canadienne ou américaine et ces types de néons et lampes sont introuvables en Algérie. « Pensez-vous alors que les quelque 80 millions de dinars d’entrées qu’enregistre l’OREF puissent, en plus de la masse salariale, endosser toutes ces factures et organiser des spectacles de haute facture dont le moins cher ne coûterait pas moins d’un million de dinars ? Et je ne parle pas là de l’invitation des groupes étrangers dont il faudra payer, en devises, le transport et les cachets et prendre en charge », dit ce responsable. Quant au problème de la chenille processionnaire qui relève de la Conservation des forêts, il nécessite un traitement par épandage. Or, le ministère de la Défense interdit tout survol de la capitale par un appareil. Et le problème reste posé.

A propos de l’implication des concessionnaires, notre interlocuteur se contente de rappeler à notre souvenir toutes les situations ubuesques que l’OREF doit gérer. A commencer par le théâtre pour enfants qui a été détourné dans les années 1990, grâce à l’appui d’un responsable puissant alors et la complicité d’autres, de sa fonction pour être transformé en bar. Et ce, malgré une opposition de l’OREF qui projetterait de récupérer son bien. Mais il lui faut attendre l’expiration de la convention qui devrait survenir début de l’année 2007. D’ici là, la culture attendra. L’OREF doit aussi attendre que la justice se prononce sur le cas de ce gérant de librairie qui, depuis six ans, ne paye pas ses loyers et qui, sachant que l’administration du centre ne peut lui fermer boutique, continue à travailler en essayant de faire durer le procès. Il en est de même pour les deux salles de cinéma Cosmos Alpha et Beta que la gérante, foulant aux pieds la loi, a vendues à un gros industriel. Les deux salles dont le confort, la qualité du son (en dolby system) et de l’image faisaient notre fierté, sont fermées depuis une année pour, affirme l’industriel, travaux d’aménagement. Et ce ne sont là que deux exemples de refus de paiement de loyer et de vente de locaux incessibles. Ce n’est malheureusement pas des cas isolés. Nombreux sont les concessionnaires qui refusent de payer les quelque 4 000 dinars de loyer ou qui ont tout simplement vendu le local. Il s’en est même trouvé un qui a ouvert un atelier clandestin pour la fabrication de trousses scolaires dans les locaux du théâtre en plein air. Comme on a oublié d’éteindre la machine, un incendie s’est déclaré qui a ravagé toute la sono, l’éclairage et les loges d’artistes. Plus de 10 000 dinars de dégâts. Là, la justice a fait preuve de célérité et le procureur a, dès réception de la plainte déposée par l’OREF, signé la rupture de la convention et l’ordre d’expulsion du concessionnaire. Ce qui a permis à l’OREF de récupérer le théâtre qu’il a restauré avec ses propres fonds. Le geste de ce procureur ne peut-il être réédité par les autres ? Ne peut-on faire tourner un peu plus vite et dans le bon sens la machine judiciaire pour que tous ces assassins de la culture soient mis hors d’état de nuire ? N’y a-t-il aucun moyen d’adapter les lois, par l’adoption d’autres lois, pour que la protection dont bénéficient ces concessionnaires mal intentionnés soit levée, pour que l’OREF puisse bien mener sa mission, pour que Riadh El Feth redevienne un centre des arts et de bon commerce ? Le législateur comme les autorités publiques ont la charge et le devoir de trouver les réponses et les solutions et, surtout, de fournir les moyens nécessaires pour que ces solutions soient traduites dans les faits. Ou faudra-t-il attendre encore que le Président rende visite au Centre pour voir les choses bouger. Ça pourrait peut-être se faire le 5 juillet prochain à l’occasion du dépôt de gerbe de fleurs au monument aux morts qui, soit dit en passant, est soigné, bichonné et briqué avec grande attention. Sans doute pour ne pas mettre la puce à l’oreille du Président qui pourrait se détourner du monument aux morts pour aller voir ce qu’on a fait de ce joyau de la capitale. Et là, il comprendrait certainement que le monument aux morts n’est pas là où on le croit.

Par Hassan Gherab - La Tribune online


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Forum : il y a 1 contribution(s) au forum.

Algerie : Riadh El Feth par minotor, le : 11 mars 2010

Je pense que les choses ont beaucoup changer, ces derniers temps, Riadh el Feth renoue avec son public, spectacles et musique presque tout les jours, j’ai été faire un tour vendredi passé avec mon enfant wallah c’était sympas, y’avait un spectacle de marionnettes avec comme théme VAVA INOUVA moi même g bcp apprécier, ma fille était aux anges ...... gardez le CAP


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